L’éducation naturaliste fout le camp ! Le billet d’humeur de Jérôme CHAÏB

Y a-t-il eu un âge d’or de l’éducation à la nature ou celui-ci est-il toujours en devenir ? Telle est la question à laquelle je vais tenter d’apporter un éclairage à défaut de pouvoir donner des réponses définitives.

Mon analyse de l’éducation à la nature s’appuiera à la fois sous l’angle de ma pratique naturaliste et de l’animation sur le terrain auprès du jeune et du moins jeune public.

On ne peut comprendre la situation de l’éducation à la nature aujourd’hui sans une remise en perspective de la pratique à l’échelle historique, de l’évolution de la société et de l’espace naturel.

Tout d’abord, entendons-nous encore les expressions « étudier la nature », « être naturaliste » ? Même si cette sémantique retrouve aujourd’hui quelques couleurs, elle souffre d’un préjugé passéiste et poussiéreux, issu des cabinets de curiosités qui fondent les sciences de la nature du XVIe au XVIIIe siècle.

Au Siècle des Lumières, l’étude de la nature est l’apanage des élites lettrées de la société, noblesse et clergé, en alliant progrès de la connaissance et loisirs. L’éducation au vivant se fait dans des cercles très restreints autour de « maîtres » qui jouent le rôle de précepteurs.

Parallèlement, les classes non instruites évoluent dans un environnement naturel encore préservé même si les pressions sur la forêt et la faune sauvage sont non négligeables. De la nature, omniprésente, sauf à l’intérieur de cités encore repliées dans leurs remparts, la population rurale a une connaissance d’usage alliée à une dénomination vernaculaire qui la classe en comestible ou vénéneux, utile ou nuisible, domestique ou sauvage, inoffensif, dangereux ou venimeux.

La première moitié du XIXe siècle est marquée par une petite évolution qui est liée à l’organisation de l’étude de la nature sous forme de sociétés linnéennes qui permettent un accroissement de l’échange des connaissances. Encore l’apanage de la noblesse et du clergé sous la Restauration, elle s’ouvre à la bourgeoisie industrielle.

Le véritable essor de l’éducation à la nature naît sous le Second Empire, mais se développe dans le bouillonnement intellectuel de la IIIe République. Même si les cadres de cette dynamique restent les élites de la société, ces sociétés de sciences naturelles deviennent de véritables sociétés d’enseignement mutuel où se côtoient indistinctement des industriels, les curés de petites paroisses, des instituteurs, des médecins, des ouvriers de filature… tous tendus vers l’objectif de contribuer à l’acquisition et au partage de la connaissance.

L’alphabétisation, l’apprentissage de la lecture permettent à certains d’accéder à un foisonnement éditorial inédit qui pourrait se résumer à un titre – Le magasin d’éducation et de récréation – parce qu’apprendre est un plaisir et que l’étude de la nature est une science nouvelle, attractive, accessible à tous, mais d’abord un loisir.

L’avènement de l’école laïque, gratuite et obligatoire permet une éducation de masse à travers les leçons de chose, grandes ouvertes sur une nature proche de l’école, sur une nature préservée jusque dans les années 1960 jusqu’aux portes de la ville.

Les deux guerres mondiales, au-delà des évolutions qu’elles vont engendrer ou plutôt accélérer dans les domaines de l’aménagement et des technologies dévoreuses de nature, constituent des traumatismes dans la société qui éloignent peu à peu le public des préoccupations purement naturalistes.

Le début des Trente Glorieuses est accaparé par les nécessités de la reconstruction, de l’autosuffisance alimentaire et surtout avec le désir de rompre avec le passé et les connaissances de grand-papa, de se tourner vers la modernité, de connaître les joies du confort, celui véhiculé par le modèle américain auréolé de sa gloire toute récente de libérateur.

Tout ce qui était expérimental et balbutiant auparavant doit devenir la norme. Le quotidien du public est rempli des rêves de fusées, de jets, de bolides, de nourriture en pilules, du confort ménager, de la voiture qui permettra de partir en vacances au soleil.

L’heure est à l’efficacité, au rendement, à la simplification. Le petit sentier rêve d’autoroute, la vieille chaumière de pavillon de banlieue. Le potager de grand-père fait place à la pelouse, aux thuyas,  à l’herbe de la pampa et au Juniperus horizontalis.

Quel besoin de cultiver à la maison ce que l’on va trouver en abondance au supermarché ou chez le fleuriste ?

La nature voit l’irruption des tracteurs, des moissonneuses-batteuses, des traitements chimiques, des bulldozers et de la tronçonneuse.

Compétitivité et rationalisation extrême ont rapidement mené à la banalisation et à l’uniformisation de la nature.

Dans le début des années 1970, entre réflexe conservatiste et appréhension du futur, des associations de protection de la nature se créent tout azimut avec pour préoccupation majeure leur santé et leur cadre de vie en luttant contre les pollutions les plus variées plus que pour la protection des écosystèmes.

Dans ce contexte, un ministère de l’environnement voit bien le jour avec des lois de protection de la nature, mais l’environnement qui reste sous la tutelle de l’industrie, de l’agriculture, de divers lobbies et de l’économie en général n’accorde pas à la nature la place qu’elle mérite.

Etudier la nature s’apparente presque à une malédiction. S’intéresser « aux p’tites fleurs et aux p’tits oiseaux » est au mieux considéré comme l’apanage de poètes égarés hors d’un passé révolu, mais en aucun cas celui des représentants de la technocratie sérieuse chargée de faire tourner les affaires du monde.

La fin des trente Glorieuses s’ouvre sur bientôt quarante ans de crises à répétition qui de conjoncturelles deviennent structurelles. La crise écologique débouche sur la crise sociale et sur la crise économique. L’évidence devient donc de considérer ensemble ces problématiques et d’inventer la notion de Développement durable qui fait de l’environnement l’entité qui n’est pas la mieux prise en compte et dégrade encore d’un cran les préoccupations concernant le monde vivant.

Pour détourner l’attention du public sur l’irruption d’une crise majeure et essayer en même temps d’y trouver un remède, le palliatif s’appelle consommation et développement des loisirs tarifés qui excluent comme une évidence le loisir de nature gratuit. Pour consommer, il faut être compétitif, toujours plus. Les principes de la mondialisation et la compétition effrénée qu’ils génèrent ne font que peu de cas de l’écosystème, de la plante ou de l’animal rare.

La recherche de compétitivité se déploie partout, même dans le cadre de l’apprentissage scolaire. No english, no job, l’apprentissage de l’anglais commence en maternelle. Hors de la sélection par les maths et les sciences dures, pas d’avenir. L’approche des sciences de la nature, considérées comme « sciences molles » alors que la recherche en écologie est sans doute plus fondamentale pour notre avenir que l’astrophysique se délite en devant moins à la compréhension des fonctions de l’écosystème qu’à l’approche désincarné de la biologie cellulaire à grands renforts d’appareillage de mesure.

La résistance à ce mouvement de fond se cristallise dans quelques associations d’éducation à l’environnement qui connaissent un essor non négligeable malgré des moyens alloués qui restent ridicules. L’étude de la nature devient ludique pour s’adresser aux plus jeunes, les plus réceptifs, mais cette nouvelle approche pédagogique progresse peu parce que ses résultats ne sont pas pérennes.

Les enfants du primaire qui restent attentifs jusqu’en 5e du collège sont accaparés par leurs problèmes d’adolescents et leurs consoles de jeux et doivent surtout penser à préparer leur avenir qui, de leur point de vue, repose sur l’entrée dans la spirale du consumérisme.

La société de consommation, faite aussi d’une société de la surinformation et des images d’ailleurs, mène aussi à une forme de paresse intellectuelle, à une perte de motivation pour les apprentissages à une nature qui semble moins utile, toujours plus complexe et moins intelligible hors d’un cercle de spécialistes de l’écologie scientifique qui tire la sonnette d’alarme depuis 50 ans sans grande écoute.

La découverte de la nature reste encore un attrait pour certains, mais les sociétés de sciences naturelles voient leurs effectifs rétrécir et vieillir au risque de rompre le cycle de l’enseignement mutuel qui se pérennisait d’une génération à l’autre depuis un siècle.

On assiste parallèlement à une évolution qui fait que la démarche bénévole qui avait construit la connaissance auparavant laisse place à la professionnalisation des sciences de la nature et à l’éclosion de spécialistes.

Il ne faudrait pas se plaindre de cette émergence, de ce renouvellement, de cette intensification de l’acquisition de la connaissance si ce phénomène ne s’accompagnait pas d’une confiscation du savoir et d’une rupture dans la transmission de la connaissance vers le grand public. Le fait qu’on préfère parler de biodiversité au lieu de nature est significatif.

Faisons ce constat : jamais nous n’avons disposé d’autant de beaux guides naturalistes, de films documentaires, de classes vertes, de sorties nature, de clubs CPN, d’animateurs compétents, d’espaces aménagés pour la pédagogie… et pourtant nous n’avons pas l’impression que les préoccupations pour la nature s’accroissent.

Cela n’encourage pas nos décideurs à avoir l’ambition de modifier les choses  dans un contexte où l’extinction de la biodiversité n’est toujours pas une préoccupation majeure dans une société devenue trop complexe.

Nos acquis commencent à se fissurer de tous les côtés et nous nous complaisons à nous satisfaire que d’une politique de rustines. Il manque un signal fort de nos gouvernants en direction des citoyens et la création d’une agence nationale de la biodiversité risque de ne pas y changer grand-chose, s’il s’agit d’une tour d’ivoire éloignée des préoccupations locales et quotidiennes.

Quand les gouvernants de la IIIe République ont jugé que le progrès de la société et l’émancipation de tous les Français passaient par l’éducation, ils ont délégué aux hussards noirs de la République le soin de mettre en oeuvre les moyens adéquats pour faire l’apprentissage de la lecture, de l’écriture et du calcul, mais aussi de permettre d’acquérir beaucoup d’autres connaissances.

Il va falloir que rapidement nos décideurs comprennent que la sauvegarde de la seule planète vivante de l’univers sur laquelle nous somme astreints à demeurer passe par une meilleure éducation de ses habitants à participer à la reconquête de ce qu’ils ont dégradé ?

Cette analyse reviendrait-il à dire que tout est perdu et qu’il n’y a aucun espoir d’une meilleure prise en compte de la nature ?

Fort heureusement ce que j’observe depuis quelques années peut laisser augurer du contraire.

Le fait majeur, c’est l’évolution de la société qui s’inquiète face à une crise globale qui, si elle ne change pas de paradigme en faisant de la sauvegarde des principes qui fondent la vie sur Terre, nos conditions de vie vont s’étioler au gré d’une économie qui échappe à tout contrôle.

Pour éviter cela il faut donner à la société un nouvel horizon, de nouvelles motivations, la faire se préparer à de nouvelles conditions d’existence moins prédatrices et moins individualistes, à renouer avec les solidarités.

La précarité grandissante des conditions d’existence amène  de plus en plus de gens – le fer de lance de ce mouvement étant les jeunes couples avec enfant  –à redécouvrir les bases de l’organisation de la vie au quotidien, le jardinage, l’élevage de basse-cours, la balade dominicale sur un chemin de campagne… des valeurs simples qui les conduisent à intégrer un mode de vie en meilleure adéquation avec les principes de l’écologie. Les restrictions concernant la mobilité conduisent aussi à une relocalisation des activités de loisirs. La découverte de la nature demeure à ce titre une activité de loisir peu coûteuse et donc accessible à tous. Les chemins agrémentés de panneaux d’information procèdent à une démarche éducative non négligeable.

Pour cela, encore faut-il qu’il y ait une nature de proximité à découvrir. Il faut donc aussi contribuer à restaurer les équilibres écologiques. L’organisation de chantiers participatifs est à ce titre très émulatifs. Dans ma petite commune de 700 habitants, ils ont permis de réunir 10 % de la population.

L’entité communale est le cadre le mieux adapté à cette reconquête. Il y a toujours des espaces vacants, notamment dans des périmètres d’équipements comme les Stations d’épuration, les bassins de pluviales… qui ne demandent qu’à être favorables à la biodiversité et à sa pédagogie – sous réserve de l’observation de règles de sécurité -plutôt que d’être des espaces soumis à une gestion minimaliste et sans intérêt. La reconstitution de la trame verte et bleue peut être un objectif participatif à l’échelle de l’intercommunalité, un moyen aussi d’élargir la communication, de se sentir plus nombreux dévoués à la même cause.

La commune, c’est un territoire dont les composantes sont supposées connues de tous les habitants – et si ce n’est pas le cas il faut leur faire découvrir d’urgence. La commune un espace où les contacts entre élus, services et administrés sont faciles à organiser, où beaucoup d’habitants sont amenés à se rencontrer, notamment à travers une vie associative qui peut s’enrichir de thématiques liées à la biodiversité…

La condition de la réussite à cette entreprise est d’œuvrer à la reconquête des savoirs dans le domaine naturaliste tant pour les jeunes que les adultes. Je penserai même que ce sont les adultes qu’il faut convaincre en premier car ils doivent accompagner la démarche des jeunes et ne pas les en détourner faute d’être sensibilisés eux-mêmes. Pour réactiver ce processus, il faut faire appel à des concours extérieurs – ils existent – si les communes ne possèdent pas les personnes référentes en interne, cela avant qu’une autonomie s’installe et que les encadrants extérieurs n’interviennent ailleurs.

Il reste des obstacles à vaincre. Il faut convaincre le public à participer et, pour cela, leur offrir un cadre exemplaire pour être motivant.

Il faut prendre en compte toutes les restrictions d’usage ou d’accès à la nature comme celui de récentes lois de protection que je qualifierai de perverses. D’un côté, il était évidemment indispensable d’avoir un corpus de lois qui permettent de protéger les espèces et les espaces. De l’autre, on peut mesurer les restrictions pédagogiques qu’elles peuvent entraîner. Aujourd’hui, la capture dans un troubleau du moindre batracien lors d’une sortie scolaire exposerait l’école à une contravention, sauf à demander 6 mois à l’avance des autorisations assorties de garanties pour ne pas propager une mycose pathogène, ce qu’évidemment aucun enseignant ne sera en mesure d’assumer.

Les écoliers ne pourront donc plus découvrir la vie de la mare près de leur école et faute de la dernière fonction – pédagogique – qui justifie sa sauvegarde, la mare n’aura plus de raison d’être entretenue et rejoindra le cortège des mares polluées par les épandages agricoles ce qui, du point de vue de la sauvegarde des amphibiens, a visiblement semblé au législateur moins préjudiciable. L’apprentissage de la nature pour les plus jeunes passe par l’observation directe et les collections raisonnées.

Il faut par ailleurs considérer que ces lois arrivent bien tard et de façon décalée tant dans leur promulgation que dans leur stricte application.

Il est irréfutable que depuis 40 ans les lobbies de l’aménagement se sont arc-boutés contre la progression des sciences naturalistes en ne favorisant pas la formation de spécialistes dans le cadre de l’université contrairement à beaucoup de pays étrangers.

Les invertébrés sont un maillon essentiel des équilibres écologiques. Les spécialistes haut-normands se comptent sur les doigts d’une, peut-être de deux mains pour les papillons, mais quid des hyménoptères, des diptères, des coléoptères sans parler des autres ordres et classes…

La France est le pays de l’ingénieur, pas du scientifique et on a une fâcheuse tendance à vouloir casser le thermomètre pour ignorer qu’on a la fièvre. Cela va de pair, depuis Natura 2000, avec les restrictions à la prospection de l’espace qu’il soit privé ou public, la crainte étant pour les propriétaires ou les usufruitiers des terrains de la découverte d’espèces protégées qui gêne leur activité.

Un effort de rattrapage considérable est à faire au niveau de l’Education nationale avec le nécessaire concours de spécialistes extérieurs. Avec un recrutement massif d’historiens en IUFM,  avec des littéraires sans appétit pour les sciences depuis leur niveau élémentaire ou secondaire, comment peut-on espérer créer des vocations à l’école qui se traduiraient ensuite par un recrutement de scientifiques motivés à l’université ? Il ne faut pas plus compter sur les écoles d’ingénieurs pour éduquer à la biodiversité. Ou bien les forts en maths sont déjà formatés à l’entrée à l’encontre de la biodiversité, ou bien ils reçoivent un digest de connaissances sitôt appris sitôt oublié, ou pour les plus motivés  ils intègreront des structures où ils ne seront pas en capacité de valoriser les connaissances acquises.

Un effort de rattrapage considérable nous attend, mais il est possible à partir du moment où l’on en prend conscience.

Nous avons en Haute-Normandie, des moyens humains de qualité. Un programme riche et innovant qui sera présenté cet après-midi nous invite à surmonter ces obstacles et à créer une ambition peut-être supérieure à ce que connaissent déjà d’autres régions comme l’île de France avec Natureparif ou le Nord-Pas-de-Calais pour ne citer que les plus proches.

Le sort de l’éducation à la biodiversité se joue, ici et maintenant, grâce à la volonté de différentes structures qui se sont rassemblées de façon informelle pour aboutir à ce colloque et pour porter d’une seule voix un projet que je qualifierai de la dernière chance.

Comme le disait avec véhémence et conviction un de mes professeurs : il est temps, il est plus que temps, mais il est encore. C’était il y a 35 ans. Depuis 35 ans, de nombreuses actions ont bien sûr été menées, mais jamais à la hauteur des enjeux identifiés et surtout sans souci de pérennisation.

Pour conclure, par rapport à ma question de départ. S’il y a eu un âge d’or de l’éducation à la nature, il n’a cessé d’être livré aux vicissitudes de l’histoire. Il appartient aujourd’hui de l’ancrer définitivement dans les réalités de notre quotidien parce que c’est notre avenir commun et si nous avons une leçon à tirer du passé, c’est que ce processus repose d’abord sur une initiative citoyenne  – la plus large pour qu’elle puisse entraîner l’adhésion des décideurs – et il nous appartient donc tous ensemble de l’animer.

Jérôme CHAÏB – Ecologue

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